PRÉAMBULE

Le royaume qui ne vient pas

« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »

Le royaume qui ne vient pas

Dans les Évangiles, Jésus parle sans cesse du Royaume des Cieux. Après sa mort, les Actes des Apôtres témoignent du désarroi des disciples qui oscillent entre attente et doute. Paul, dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens, tente de contenir cette tension en donnant à l’attente la forme de la parousie : le retour demeure promis, mais son accomplissement est différé. Depuis lors, l’Occident n’a cessé de différer la vie au nom d’un « après » meilleur que le présent. 

Cette structure de l’attente ne s’est pas éteinte avec le déclin du religieux : elle constitue l’une des matrices de nombreux mouvements révolutionnaires des trois derniers siècles. De l’utopie socialiste aux avant-gardes du XXe siècle, du progressisme libéral au transhumanisme contemporain, partout la même promesse : demain sera meilleur qu’aujourd’hui, à condition de sacrifier aujourd’hui à demain.

Cette logique a un coût : elle rend le présent inhabitable.

Nous ne sommes pas pour autant pessimistes : le monde ne manque pas de prophètes du pire. Nous ne sommes pas davantage nihilistes : nous ne célébrons pas la destruction. Nous cherchons à être lucides : le Royaume ne viendra pas parce qu’il n’est pas à venir. Il est ce que nous avons à rendre habitable.

Habiter le présent...

Qu’est-ce qu’habiter le présent dans un monde où tout conspire à nous en arracher ? Le capitalisme contemporain ne se contente plus de produire des marchandises, il produit la réalité elle-même : nos désirs, nos affects, nos relations, notre rapport au temps. 

Le spectacle — cette médiation généralisée entre nous et le monde — a colonisé jusqu’aux interstices de l’existence. Les réseaux sociaux en sont l’illustration parfaite : ils sont l’infrastructure d’une vie mise en scène, où chaque instant doit être capturé, validé, monétisé.

Face à cela, nous avons besoin d’outils conceptuels. 

Les situationnistes avaient compris, dès les années 1960, que le capitalisme était entré dans une phase spectaculaire où l’image devenait force productive centrale. Debord écrivait : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Que dire aujourd’hui, où la représentation elle-même est devenue algorithmique, où nos vies sont codées en données avant même d’être vécues ? 

Krisis et d’autres ont poursuivi cette critique en analysant la forme-valeur et la logique automatique du capital. Certains ont montré à quel point la marchandise n’est plus seulement un objet économique, mais la forme même de notre rapport au monde.

Foucault, Agamben et Tiqqun, pour ne citer qu’eux, ont étudié, chacun à sa manière, les transformations du gouvernement des conduites : la discipline qui enferme, la biopolitique qui administre la vie, puis la cybernétique qui modèle jusqu’au champ des possibles.

À rebours de ces pensées de la capture, la phénoménologie de l’événement de Claude Romano rappelle que nous sommes des êtres exposés à ce qui advient, ouverts à ce qui nous transforme et irréductibles à toute clôture préventive du futur.

Ces pensées ne sont pas des curiosités académiques : elles nous donnent prise sur le présent.

...et l’urgence du présent.

Nous vivons un moment charnière. L’intelligence artificielle et la robotique ne sont pas de simples technologies supplémentaires, elles transforment radicalement notre rapport à la connaissance, à la création, à l’altérité.

Les modèles de langage ne pensent pas au sens humain du terme. Ils en produisent toutefois des simulacres assez convaincants pour brouiller les critères par lesquels nous distinguions la pensée de sa simulation. Les deepfakes montrent, quant à eux, que le réel peut désormais être concurrencé par des images et des récits synthétiques d’égale vraisemblance. Dans ce régime, la question de la vérité tend à s’effacer derrière celle de l’efficacité narrative. 

Le gouvernement algorithmique des conduites ne ressemble plus au panoptique foucaldien. Il agit par prédiction, par agrégation de données dont nous ignorons parfois jusqu’à l’existence, puis par la production d’environnements informationnels individualisés.

La biopolitique, qui ne gouverne plus seulement les corps mais administre la vie elle-même, atteint aujourd’hui une intensité inédite. Intelligence artificielle, algorithmes prédictifs, traçage numérique : nous assistons à l’émergence d’une cybernétique totale, où le contrôle ne s’exerce plus frontalement mais par modulation continue des comportements.

Face à cette capture intégrale, la question n’est pas de rêver d’un grand effondrement qui nous délivrerait miraculeusement. Elle est de faire place, ici et maintenant, à des formes-de-vie qui échappent à la réduction identitaire et fonctionnelle ; des manières d’être-au-monde qui ne se laissent ni coder, ni quantifier, ni optimiser.

Le livre comme objet

Dans un monde où tout se dématérialise, où la lecture elle-même devient flux — défilement infini, articles consommés sur écran, livres numériques sans poids ni odeur — nous faisons le choix inverse. Nos publications sont des objets. Tirages limités, finition de haute qualité, papier choisi, mise en page soignée. Nous voulons que tenir l’un de nos livres soit une expérience tactile, sensible, et que sa présence physique résiste à l’oubli algorithmique. 

Ce n’est pas du fétichisme. C’est une cohérence : si nous critiquons la dématérialisation du monde, nous ne pouvons pas nous contenter de le faire depuis l’écran. La matérialité du livre est une forme de fidélité à ce que nous défendons : la consistance du réel contre sa virtualisation.

La rareté n’est pas ici un artifice marketing. Elle découle d’une logique éditoriale : nous nous adressons à un lectorat exigeant, disposé à la lenteur, prêt à revenir plusieurs fois sur un même texte. Nous ne cherchons pas la viralité, mais la profondeur. Pas l’audience maximale, mais l’attention véritable.

La langue comme résistance

Nous publions en français et en basque. Ce choix n’est pas folklorique.

Reconnaître le basque comme une langue philosophique, c’est refuser l’évidence selon laquelle seules quelques grandes langues véhiculaires pourraient dire la complexité du monde. C’est démontrer que l’euskara peut accueillir Benjamin, Debord, Agamben, Tiqqun, et que, ce faisant, elle se transforme, s’outille, se déploie. 

Chaque langue porte en elle des possibilités conceptuelles spécifiques. Traduire, c’est déplacer le texte original — un déplacement nécessaire et créateur. Mais c’est aussi transformer la langue d’accueil, l’ouvrir à ce qu’elle ne disait pas encore.

Au Pays Basque Nord, où l’euskara survit malgré des siècles de répression linguistique, ce geste prend une résonance particulière. Nulle nostalgie identitaire ici, mais une forme contemporaine de résistance : celle qui refuse l’uniformisation linguistique comme symptôme et vecteur de l’uniformisation des mondes. 

Cette démarche n’est évidemment pas à sens unique. Si nous traduisons du français vers le basque, nous publierons également des essais écrits à l’origine en euskara, que nous rendrons accessibles en français. 

La pensée critique doit circuler dans toutes les directions.

Notre ligne éditoriale

Nous publions des textes fondateurs de la théorie critique et des essais contemporains qui en prolongent l’élan.

Nos thématiques centrales : la marchandise et le spectacle, la biopolitique et la cybernétique, les formes-de-vie et l’être-au-monde.

Les œuvres traduites paraissent uniquement dans leur langue d’accueil ; les ouvrages entièrement inédits peuvent, quant à eux, faire l’objet de deux éditions distinctes, l’une française et l’autre basque.

Les traductions sont réalisées au sein de l’association, par des personnes qui connaissent intimement ces textes et qui prennent le temps nécessaire pour que la pensée passe véritablement d’une langue à l’autre.

Nous ne cherchons pas l’exhaustivité. Nous traçons une ligne : celle d’une pensée qui met en question les évidences de son temps, ne cède ni à l’utopisme ni au nihilisme, et cherche à saisir les mutations présentes de notre monde ainsi que les généalogies qui les ont rendues possibles.

Faire exister cette ligne

Le royaume qui ne vient pas / Ez datorren erreinua est une invitation : habiter pleinement le présent, penser lucidement notre condition, résister à ce qui nous mutile, prendre soin de ce qui nous rend vivants.

Chaque adhésion, chaque soutien, chaque lecture contribue à faire exister un espace éditorial indépendant, bilingue et exigeant au Pays Basque Nord.

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